• Interview de Gilles BACHELET (auteur-illustrateur)

    Interview de Gilles BACHELET (auteur-illustrateur)

    Dans le cadre de la fête intercommunale du livre organisée par la Communauté de Communes de Castillon-Pujols sur le thème de l’humour, nous recevons les 3 et 4 octobre 2019 à la médiathèque de Castillon-la-Bataille l’auteur et illustrateur jeunesse Gilles Bachelet. Il vient notamment rencontrer les élèves de l’école élémentaire. En septembre, le public a également pu découvrir son exposition « Dans les coulisses du livre jeunesse » tirée du livre éponyme.

     

    Gilles Bachelet, vous êtes un grand nom de la littérature jeunesse. Vos albums ont gagné de nombreux prix et sont traduits dans plusieurs langues. Vous avez débuté dans la presse adulte (Marie-Claire, par exemple), la presse jeunesse et la publicité.  En 2001, vous être devenu enseignant à l’école d’art de Cambrai et depuis juin dernier, vous êtes un jeune retraité. Rêviez-vous, enfant, de devenir auteur/illustrateur ?

    Non pas du tout, le métier que j’ai voulu faire jusqu’à 18 ans, c’était vétérinaire. J’étais en section scientifique pour essayer de faire des études de vétérinaire et malheureusement, j’étais pas très bon dans les matières scientifiques ;  au moment de passer le bac, on m’a fortement conseillé de passer un bac “philo.” plutôt qu’un bac sciences. J’ai commencé à m’intéresser au dessin à peu près à cette période-là. Ne pouvant plus faire le métier dont j’avais rêvé, je me suis tourné vers le dessin.

     

    Votre père, il me semble, était peintre?

    Oui, il est toujours peintre. Il ne pratique plus énormément mais enfin quand même ! Ca m’avait presque plutôt dissuadé, il avait un peu essayé de me forcer à dessiner, j’étais plutôt rebelle… Le plaisir du dessin est venu beaucoup plus tard.

     

    Les albums de Benjamin Rabier, notamment “ Gédéon ”, ont eu une forte influence sur votre choix de devenir illustrateur?

    Ce sont des albums que j’ai eu l’occasion de lire une fois dans mon enfance chez des amis de mes parents. Cela a été le seul contact avec ces albums jusqu’à beaucoup plus tard. Puis, j’en ai retrouvés dans des brocantes et je me suis aperçu que ces images étaient restées extrêmement présentes alors que je ne les avaient que très peu vues.

     

    La vie est parfois faite de rencontres décisives. Professeurs ou éditeurs, quels ont été vos guides, vos mentors ?

    Il y a eu deux rencontres très importantes pour moi. Cela a été d’une part mon professeur d’illustration à l’Ecole des Arts décoratifs Paris, Alain Le Foll, qui est malheureusement mort très jeune à quarante-sept ans. Il y a actuellement une exposition à Paris de lui, à l’école Estienne. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup marqué, notamment dans l’estime qu’il avait pour ce métier d’illustrateur. C’est lui qui m’a permis de me découvrir, il a su me dire les bonnes choses au bon moment.

    La deuxième rencontre a eu lieu plus tard. C’était un illustrateur, graphiste, éditeur, qui s’appelait Patrick Couratin malheureusement décédé lui aussi maintenant. Il avait commencé comme illustrateur et comme graphiste pour les éditions Harlin Quist, éditions assez novatrices dans les années 70-80. J’avais été très marqué par les livres de cet éditeur que j’avais lus. J’avais donc essayé de le rencontrer. Patrick Couratin qui faisait tout l’habillage graphique de ces albums est resté un ami et j’ai travaillé après beaucoup pour lui dans diverses occasions. Il a été directeur artistique d’Okapi pendant une dizaine d’années. Puis il a monté aussi sa structure d’édition, “CRAPULE!”, chez qui j’ai fait deux albums. Par la suite, il s’est mis en co-édition avec le Seuil. En fait, les premiers albums que j’ai fait au Seuil sont des co-éditions Patrick Couratin / Le Seuil jeunesse. Tous les albums qui sont avant “Madame Le Lapin blanc” ont été faits en collaboration avec Patrick Couratin/ Le Seuil.

     

    Vous avez dit lors d’un précédent entretien qu’il avait un vrai talent “d’accoucheur”:

    C’est quelqu’un qui pouvait être dûr parfois comme d’ailleurs Alain Le Foll mais qui me faisait énormément confiance. Il a su aussi me soutenir, me dire les bonnes choses quand il fallait. C’est une amitié qui a duré une trentaine d’années.

     

    Concernant vos illustrations, vous aimez parodier les grands peintres. Vous avez notamment repeint avec une grande précision le sacre de Napoléon de David dans l’album « Champignon Bonaparte ».  On peut reconnaître également Magritte, Mondrian, Picasso, Botticelli et bien d’autres peintres dans « Mon chat le plus bête du Monde ». Quelles sont vos sources d’inspiration d’hier à aujourd’hui en matière d’art ? [Rires]

    Multiples. Je dis parfois dans les classes que les artistes, les peintres, les illustrateurs sont comme des éponges, ils absorbent tout ce qu’il y a autour d’eux et de temps en temps, ils ressortent leurs propres créations à partir de ça. Dans mes sources  d’inspirations, il y a aussi la bande dessinée que je lisais quand j’étais adolescent, toute l’époque de Pilote avec Gotlib, Mandryka, Bretécher.

    On a parlé déjà de Benjamin Rabier. Il y a un illustrateur et auteur italien de BD  que j’aime beaucoup Jacovitti. Ses dessins m’avaient aussi frappé quand j’étais enfant. Je l’ai retrouvé ensuite adulte, dans la revue Charlie mensuel, qui publiait de nombreuses bandes-dessinées étrangères. Ce Jacovitti était assez obsessionnel dans les détails, il plaçait dans ses images tout un tas d’objets récurrents ;  pratiquement dans chaque case, il y avait des saucissons, des crayons…

     

    C’est pour cette raison que vous faites la même chose dans vos livres, on retrouve de nombreux détails, des personnages ou des éléments qui sont récurrents comme les carottes, les champignons…

    J’ai gardé ce côté un peu obsessionnel mais peut-être pas au point de Jacovitti. Gotlib aussi avait sa petite coccinelle qui intervenait presque à chaque page aussi. C’est une chose assez courante chez les dessinateurs.

     

    Vous utilisez beaucoup l’aquarelle, est-ce votre seule technique et quelle  place laissez-vous au numérique ?

    Le numérique intervient plus dans le travail de préparation ou éventuellement dans le travail de retouche après avoir récupéré les fichiers scannés de mes illustrations. Ca m’arrive de faire des retouches de chromie ou de rajout.

    En amont, il m’arrive de scanner les images de mes carnets de croquis, de les modifier à l’ordinateur avant de les ressortir sur papier pour passer à l’image définitive. Les images en elles-mêmes sont faites à la main.

    Concernant la technique de l’aquarelle, c’est Alain Le Foll qui me l’avait conseillée. Je travaillais avec des encres de synthèses colorées et il m’avait dit “tu devrais essayer l’aquarelle, c’est plus riche, il y a une matière, une vibration”. A partir de ce moment, je me suis mis à l’aquarelle. C’est une technique qui ne m’a jamais lassé. Je continue…

     

    L’humour tendre et facétieux caractérise votre œuvre. Vous créez souvent un décalage entre le texte et l’image et fournissez un travail exigeant quant au texte. Comment vient l’idée d’un album ? Le texte ou l’image en premier ?

    Il n’y a pas de règles bien particulières. En général, ça vient d’une envie de dessiner quelque chose en particulier, de s’attacher à un personnage, un animal et puis, on construit comme un jeu de construction. Généralement, tout me vient en même temps. Une phrase peut m’amuser et amener une image ou une image peut venir comme cela ; puis je vais trouver la phrase qui va la contrebalancer ou l’accompagner.

    La seule exception a été pour mon dernier album “Xox et Oxo”. Pour la réunion de représentants de mon éditeur, en retard, j’ai dû écrire le texte dans la nuit qui précédait alors que je n’avais pratiquement pas travaillé l’image. Je me suis retrouvé avec un texte comme s’il avait été un peu écrit par quelqu’un d’autre, j’avais très peu pensé à l’image et n’avais pas l’idée des décors ou des situations.

     

    Vous êtes fidèle à votre maison d’édition “Le Seuil”. Votre éditrice Céline Ottenwaelter vous laisse une grande liberté dans votre travail  et précise que vous aimez travailler dans l’urgence. Seriez-vous un adepte de la procrastination comme votre escargot « le chevalier de Ventre à terre »?

    Absolument. L’idée du “Chevalier de Ventre à terre” est venue aussi de cette situation. Le Seuil jeunesse m’avait réservé une place au catalogue sans que j’ai proposé quelque chose. Ils m’ont appelé quelques jours avant de boucler, je ne m’y étais pas mis encore ; à l’époque, j’avais fait sur Facebook une petite fiction avec deux escargots, Kevin et Humphrey. Je me suis dit que j’allais faire une histoire d’escargots ; puis la procrastination, mon défaut majeur, a inspiré cette histoire de chevalier qui doit se rendre sur le champ de bataille mais qui trouve toujours des choses plus intéressantes à faire.

     

    Vous choisissez justement des personnages singuliers tels que les autruches, les escargots, les champignons, les extraterrestres et même des gants Mapa qui vivent une histoire d’amour. Certains vous définissent comme un illustrateur animalier humoristique. Pourquoi les humains ne tiennent qu’une place secondaire dans vos albums ?

    Très prosaïquement, parce que je ne suis pas très doué pour dessiner des personnages humains.

     

    Pourtant parfois, vous dessinez des auto-portraits?

    Oui, dans “Mon chat le plus bête du monde”, je me représente en tant que propriétaire du chat. Ca m’arrive de temps en temps. Mais, j’arrive plus facilement à donner une expression à des animaux voire à des objets qu’à des personnages humains. C’est devenu ma marque de fabrique, même en presse, j’essayais toujours de contourner et de passer par des représentations animalières ou des objets.

     

    En 2004, vous connaissez un grand succès avec le premier de la trilogie « Mon chat le plus bête du monde » Comment avez-vous eu l’idée géniale de dessiner un éléphant à la place d’un chat ?

    Au départ, l’idée est venue de mon vrai chat qui était vraiment très gros et très bête. La première idée était de le dessiner en tant que chat. A cette époque, je dessinais de nombreux éléphants. Dans mes carnets de croquis, il y avait de nombreux dessins d’éléphants et j’avais commencé à noter des phrases à propos de mon chat. Le rapprochement entre les deux m’a amusé. Je l’ai proposé à Patrick Couratin, mon éditeur et il l’a trouvé amusant aussi.

     

    Votre œuvre est un jeu de piste intergénérationnel qui offre de multiples niveaux de lecture. Vos albums fourmillent de détails, sont truffés de références artistiques. Vous rendez également hommage :

    –  aux classiques de la littérature jeunesse comme Lewis Caroll dans “ Madame le Lapin Blanc ”, qui a par ailleurs un aspect féministe…

    – aux contes de fées avec “ Il n’y a pas d’autruche dans les contes de fées ”

    Dans votre album “ Dans les coulisses du livre jeunesse ” vous reprenez les personnages d’illustrateurs actuels moins connus. Comment les avez-vous choisis  et comment est née l’idée de cet album ?

    Il y a aussi Bécassine, des classiques de la littérature jeunesse, “la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête”, “Chien Bleu”. J’ai échangé sur Facebook avec Benjamin Chaud, avec Janik Coat et Joëlle Jolivet. Ce plaisir de complicité avec d’autres auteurs et illustrateurs !

     

    Vous voyagez beaucoup pour rencontrer vos lecteurs:  séances de dédicace dans les salons et librairies, ateliers dans les classes et les bibliothèques. Que vous apportent les rencontres avec vos jeunes lecteurs ?

    C’est toujours bien d’avoir un échange avec ses lecteurs. Cela permet d’avoir un vrai retour sur notre travail dans les salons. Dans les rencontres dans les classes, on a quelquefois des surprises. On peut s’apercevoir qu’une image n’a pas été bien comprise par rapport à ce qu’on voulait dire.

     

    Lorsque vous êtes à votre domicile à Paris, quelle est votre journée type ?

    Je ne suis pas quelqu’un de très structuré dans mon emploi du temps. Je peux me prélasser au lit jusqu’à midi ou me lever très tôt. Il n’y a vraiment pas de règles. Comme je me balade beaucoup hors de Paris, quand je suis à Paris, j’ai surtout envie de rester chez moi en général.

     

    Et enfin, quels conseils donneriez-vous aux jeunes illustrateurs qui veulent se lancer dans l’édition jeunesse ?

    C’est la question qui tue. Quand on débute, on se lance dans des choses et on s’aperçoit que ça a déjà été fait. Il faut déjà être curieux de ce qui se fait et être soi-même, ne pas être dans la copie, trouver sa propre écriture, ce qu’on a envie de raconter soi-même. C’est très cliché, bateau mais je n’ai pas de conseils miracles. Etre curieux, surtout !